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Marche blanche pour Christine RENON

On vous raconte des histoires
29 oct 2019

Interview de Marie PEZÉ

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interview de Marie PEZÉ sur France Info le 19 septembre 2019 à la suite de la marche blanche en hommage à Christine RENON, directrice d’école maternelle qui s’est suicidée sur son lieu de travail quelques jours après avoir écrit une lettre de détresse à l’Académie de Pantin (93).

Marie PEZÉ, psychologue du travail, délivre un message de vérité sur une situation que rencontrent de trop nombreux salariés du secteur public et du secteur privé. Ce message doit être entendu par tous:

  • par les salariés pour se préserver
  • par l’encadrement pour une sensibilisation choc 
Le podcast     Interview de Marie PEZE sur France Info
Le texte 

Journaliste de France Info (J) : Une directrice Solaire, à l’énergie débordante. Des centaines de personnes ont défilé aujourd’hui dans les rues de Pantin en hommage à C. Renon. Cette directrice d’école de 58 ans s’est donné la mort il y a deux semaines. Trop de stress, trop de travail, trop de charges administratives et peu de considération. Bonsoir Marie PEZÉ, vous êtes psychologue, spécialiste de la souffrance au travail, vous avez fait plusieurs ouvrages sur le sujet.  Le milieu de l’éducation est particulièrement concerné par cette souffrance au travail ?

Marie PEZÉ (MP): Tous les milieux socio-professionnels sont concernés. Vous l’entendez tous les jours un agriculteur se suicide, un policier tous les 3 jours, un soignant toutes les semaines, et on voit que désormais nos professeurs des écoles, malheureusement rejoignent la triste tribu de ces sentinelles de terrain qui commettent sur le lieu du travail des suicides dédicacés, où ils essaient bien évidemment de dire haut et fort, mais au prix de leur vie, ce que l’administration n’entend pas, quand ils font remonter leurs difficultés qu’ils ont à exécuter un travail de qualité.

J : Mais cela a toujours été le cas ? ou les choses se sont vraiment accélérer ces dernières années. Autrement dit est-ce la faute de notre société, de son évolution ?

MP : non il n’y a aucune commune mesure entre les suicides, leur quantité qui existaient autrefois, et malheureusement cette nouvelle psychopathologie. Je tiens beaucoup à dire que les salariés, les gens qui se suicident, ne sont pas des gens fragiles, ni même dépressifs. Ce sont les sentinelles de terrain qui, dans ce qu’on appelle la psychopathologie des violences collectives, sont les premier à pâtir malheureusement des nouvelles organisations du travail. Vous savez, règne partout une grammaire chiffrée qui est supposée à coup de reporting et de tableaux de bord, dire la vérité du travail ; en tout cas c’est ce qu’attendent les administrations et la plupart des bureaux de méthode et des directions d’entreprises.

Or sur le terrain, dans la vraie vie des gens, le travail réel, ce qu’il faut faire tous les jours pour que ça tourne, ne rentrent pas dans ces tableaux de bord. Cette grammaire chiffrée ne dit rien des difficultés, des impasses, des contradictions que les salariés et surtout les fonctionnaires en ce moment comme à l’hôpital ont à gérer. Et donc oui, il y a un matin où on peut, épuisé de ne pas être entendu, à bout devant les difficultés à résoudre, sans moyen, sans effectif et sans le temps nécessaire, on peut décider finalement de transformer son suicide en cri d’alerte, ce suicide-là étant une libération. Les salariés qui se ratent et que nous recevons heureusement nous disent « moi je voulais juste que ça s’arrête » et donc c’est important que le nom de Christine Renon justement ne soit pas le nom de quelqu’un de faible et de fragile car c’est un acte pour lequel il a du lui falloir un immense courage…

J : …et tellement de souffrance.  Ce qui fait réfléchir, Marie PEZÉ aussi, c’est que les enseignants ou les chefs d’établissement atteints par cette souffrance au travail sont généralement ceux qui sont le plus investis. C’était le cas de Christine Renon. Cela veut dire qu’il faut prendre de la distance aujourd’hui avec son travail pour se protéger ?

MP : Mais ça n’est pas possible. Si on prend de la distance, si on n’a pas la conscience professionnelle qui assez tristement est en train de devenir une pathologie, le travail ne se fait pas. C’est parce que ces gens ont une conscience professionnelle, s’investissent sans se surinvestir, sont attachés que les choses se passent bien, que le monde tourne.

Si demain, comme c’est le cas pour beaucoup de jeunes, le désengagement s’installe, beaucoup de choses vont craquer : les ponts vont d’effondrer, les hôpitaux vont cesser de tourner, les écoles vont avoir encore plus de difficultés. C’est important de comprendre ça.

Ceux qui tiennent le réel sur le terrain et qui font que notre société tourne encore, ce sont malheureusement ceux qui se suicident.

J : Et il y a un océan, et vous le disiez à l’instant, entre ceux qui décident et ceux qui exécutent. Qu’est ce qui détruit l’individu au travail : c’est la surcharge de travail ou c’est le manque d’organisation ?

MP : La surcharge de travail en soi, sauf bien sûr quand elle est phénoménale, n’est pas si nocive. Ce qui est nocif, c’est de faire du travail de mauvaise qualité. C’est particulièrement visible chez les soignants. Les soignants sont des gens endurants, de même que nos professeurs des écoles qui ont l’habitude des situations difficiles. C’est ne pas arriver à bien travailler qui fait le terreau de l’épuisement professionnel ou du passage à l’acte suicidaire.

Se donner autant, faire autant de temps de présence, recourir à tant de ficelles intérieures, et puis que, de toute façon, au bout du compte, le travail ne soit pas de la belle ouvrage… C’est ça qui, en ce moment, est en train d’abîmer les salariés de ce pays.

J : Le sentiment de ne pas être écouté aussi ? le mépris, le manque de considération ?

MP : Alors je ne sais pas si on peut dire cela. Parce que comme dans les 150 consultations « Souffrance et Travail » qui maillent le territoire, nous recevons aussi  des directeurs d’hôpitaux , des chefs d’établissement, des cadres supérieurs qui eux aussi en ce moment s’effondrent, je ne parlerai pas de mépris, je parlerai d’un déni absolu de ce qu’est le travail réel et puis surtout de l’envahissement par l’évaluation purement chiffrée par objectifs qui, encore une fois, ne dit rien de ce qui se joue dans la vraie vie au travail. Nous sommes dans une situation d’aliénation sociale assez impressionnante mais qui va vers le gouffre, bien sûr, qui va vers le gouffre.

J : Justement l’ancienne ministre de l’éducation nationale, Najat Belkacem, dit qu’il faut changer de culture, qu’il faut arrêter d’en demander toujours plus. Est-ce que c’est ça le problème de notre société aujourd’hui ?

D’en demander toujours plus mais sous une forme encore une fois d’objectifs chiffrés. Et puis il faut peut-être revenir à ce à quoi je tiens beaucoup : la vulnérabilité de l’être humain. Nous ne sommes pas inoxidables, nous avons des limites. Le prix Nobel a été attribué il y a 2 ans aux trois chercheurs en chimie qui parlaient des rythmes circadiens, de la nécessité tous les jours de « dormir son content », d’avoir des temps de pause et de répit. Nous sommes dans un pays où le présentéisme forcené est devenu une valeur. Je peux vous assurer que dans d’autres pays européen, ce n’est pas le cas. L’équilibre avec la vie privée est une nécessité absolue. Donc nous avons beaucoup de choses à revoir du côté de notre idéologie de l’engagement au travail. Elle est devenue folle.

J : Et on n’aime pas la fragilité, vous le disiez. Martine DAOUST qui est rectrice d’Académie nous disait tout à l’heure sur France Info, que les élèves exploitaient la moindre faiblesse aujourd’hui, la moindre fragilité. Il faut aucune fragilité ou en tout cas ne pas la montrer ; c’est dur.

MP : Alors je ne parlerai pas du fait que les élèves exploiteraient les fragilités. Je dirai que nos enseignants ne sont malheureusement plus soutenus suffisamment par leurs institutions et qu’ils se retrouvent seuls sur le terrain à gérer des situations de déstabilisation par les jeunes.

C’est bien la défaillance des institutions actuellement, qui crée la solitude de tous ces salariés, de tous ces fonctionnaires sur le terrain ; qu’ils soient policiers, enseignants ou soignants.

J : Merci beaucoup Marie PEZE, psychologue, spécialisée dans la souffrance au travail.

 

Merci beaucoup Marie.PEZÉ. Votre interview est exceptionnel et nous avons souhaité le mettre en forme et le diffuser au plus grand nombre pour alimenter nos réflexions pour notre grand débat national sur la Qualité de Vie au Travail.

« On vous raconte des histoires » : voir aussi Catastrophe naturelle et l’histoire d’Eliane